Silence, on se concentre!

Imaginez un bruit de klaxon en permanence à proximité de votre oreille. Ou un baladeur à plein volume. Ou encore une scie circulaire qui hurle constamment. Insoutenable, non? C’est pourtant l’intensité de bruit que doivent subir bon nombre d’enfants dans des réfectoires mal conçus ou dans des cours de récréation…

« L »école de mes enfants est probablement une école exemplaire… en matière de mauvaise gestion du bruit », se plaint Véronique, maman de deux enfants. « Pour ce qui concerne les classes, il n’y a pas de problème majeur, les enseignants parvenant à contenir les élèves, meme s’ils sont plus de 25 par classe. Par contre, le réfectoire, c’est l’horreur. Il a été installé dans le show-room d’un vendeur de voitures qui, après avoir fermé boutique, loue ses bâtiments à l’école qui débordait littéralement. Les grandes baies vitrées, les parois lisses et la toiture – très haute – en tôle ondulée et non isolée sont autant de catastrophes pour l’isolation acoustique. les enfants, qui se trouvent facilement à 80 par service, se plaignent du bruit insoutenable au moment du repas… Ils sont souvent très excités ou se plaignent de maux de tête lorsqu’ils rentrent à la maison. Vu la situation financière de l’école, on n’espère pas de travaux d’ici peu… . »

Ce témoignage éloquent sur une école du Brabant wallon montre que la problématique du bruit n’est pas toujours considérée à sa juste valuer. Pourtant, sous les préaux des courses de récréation ou dans les réfectoires scolaires, il n’est pas rare de relever des niveaux de bruit allant jusqu’à 90 décibels (dB). A ces niveaux, dans les entreprises, le port de protections auditives est obligatoire! « Or, ce sont les moyennes mesurées dans 90% des locaux scolaires et parmi ceux-ci, dans quatre réfectoires sur cinq », témoigne Laurence Leclercq, responsable du projet ‘Bruit’ à l’asbl Empreintes qui oeuvre, entre autres, à sensibiliser, informer et conseiller les écoles à la réduction des niveaux sonores. Et le réfectoire n’est pas le seul lieu problématique: il y a aussi les préaux de la cour de récréation. Autrement dit, les enfants passent les moments où ils devraient pouvoir se détendre dans les lieux les plus bruyants, avec des effects insoupçonnés sur leur santé et leur état émotionnel.

De l’audition à l’hypertension

Une exposition à un niveau sonore élevé sur une durée non négligeable de la journée n’est pas sans conséquences. Tout d’abord sur l’audition, effets qui se marquent d’autant plus chez les plus sensibles. De plus, dans un environnement bruyant, les apprentissages sont compromis, les enfants n’entendant pas les consignes ou explications. Par ailleurs, la fatigue engendrée par le bruit subi par exemple dans une cour de récréation peut rendre les enfants agressifs, instables, agités, et évidemment moins concentrés lorsqu’ils rentrent en classe, avec ce que cela peut comporter comme difficultés d’apprentissage, de compréhension ou de concentration.

Mais il y a d’autres conséquences plus inattendues, comme l’explique le Dr Pierre de Marneffe, rhumatologue au Centre hospitalier du Bois de l’Abbaye: « Le bruit est une agression au sens primitif du terme dans la mesure où il entraîne chez tout individu une réponse physiologique incontrôlable qui ne s’épuise pas dans le temps: éveil plus ou moins important, production de diverses hormones dites ‘de stress’, augmentation de la fréquence cardiaque, de la tension artérielle mais également modification des différentes phases du sommeil dont la succession est nécessaire à la récupération de l’organisme, à l’apprentissage et à la consolidation des données acquises sur le plan intellectuel. »

Plus inquiétant encore: une étude suédoise menée auprès d’enfants de dix ans indique que plus ils sont soumis à un niveau sonore important, plus ils se plaignent de maux de tête et de fatigue. On assiste également à une perturbation du rythme matinal de sécrétion du cortisol (l’une des hormones de stress), taux qui reste constamment élevé. Cette réaction de stress provoque généralement une augmentation du rythme cardiaque et une hypertension chez les adultes. Des études soupçonnent de mêmes effets chez les enfants…

Des normes non respectées

L’OMS conseille de ne pas dépasser un niveau sonore de fond (continu) de 35 dB en classe et de 55 dB dans les cours de récréation… Elle fixe aussi des temps de réverbération maximums, car cet effet joue un rôle considérable dans l’amplification des sons: environ 0,6 secondes en classe et moins d’1 seconde dans les réfectoires. Laurence Leclercq connaît ces mesures: « Malheureusement, nous en sommes bien souvent très loin! Il n’est pas rare d’atteindre jusqu’à 2 secondes en classe, et jusqu’à 3,5 secondes dans les réfectoires et autres salles de gym! » Résultat, le bruit émis est présent plus longtemps, les enfants ne s’entendent pas et crient, idem pour les surveillants et c’est l’escalade vers des niveaux sonores nettement trop élevés. D’autant que les enfants sont particulièrement énervés en sortant de classe, que les chaises et les tables, qui ne sont d’ailleurs pas nécessairement bien agencées, font du bruit. Sans parler des couverts qui s’entrechoquent sur les tables ou tombent par terre, etc.

Malgré le niveau élevé de nuisances sonores dans les écoles, le nombre de directions scolaires ou de pouvoirs organisateurs qui empoignent le problème reste faible, même si la sensibilisation avance: « Empreintes mène une centaine de projets dans les classes. L’idée fait son chemin, lentement mais sûrement, se réjouit Christophe Vermonden. En tout cas, il est important de dépasser le discours culpabilisant sur les enfants bruyants et turbulents du type ‘Ce sont les enfants qui font trop de bruit’. On commence à prendre conscience qu’un environnement propice à amplifier le bruit est la source du problème. Malheureusement, trop d’écoles neuves sont construites encore sans tenir compte de l’acoustique: grandes baies vitrées, plafonds et murs peints ou encore grands locaux favorisant la réverbération ».

Les locaux scolaires (notamment les réfectoires) ont été aménagés avant tout dans un souci d’hygiène au détriment du confort acoustique, confirme le rapport d’une étude menée en 1999 par l’Institut Bruxellois de Gestion de l’Environnement (IBGE). « Il est temps aujourd’hui de considérer le bruit comme un élément à prendre en considération dans le cadre de la santé à l’école, mais aussi dans la législation », conclut Laurence Leclercq. En effet, en Communauté française, aucune norme n’existe, contrairement à d’autres pays voisins…

Source: En Marche